La force musculaire est-elle un facteur prédictif de lésions primaires ou secondaires du LCA ? Une revue des études prospectives

Oct 12 / MÉDIAMPHI - ⏱️ 6min
Les lésions du ligament croisé antérieur (LCA) sont fréquentes chez les personnes qui pratiquent des sports impliquant des tâches de décélération, de saut et de changements de direction. Les taux de rupture du LCA sont plus élevés chez les femmes que chez les hommes dans des sports comparables, la majorité des ruptures chez les hommes et les femmes se produisant par un mécanisme sans contact. Par conséquent, l’identification des facteurs de risque liés à la force pour les ruptures du LCA sans contact reste une priorité pour la communauté de chercheurs. D’un point de vue biomécanique, de nombreux facteurs prédictifs ont été proposés pour contribuer aux lésions du LCA sans contact, comme par exemple la diminution de la performance musculaire, expliquant le mouvement lésionnel qui sous-tend les lésions du LCA sans contact.

Pour les athlètes souhaitant reprendre des sports sollicitant le genou après une lésion du LCA, une chirurgie reconstructive est souvent recommandée. Malheureusement, les athlètes qui reprennent le sport après une reconstruction du LCA ont un risque 30 à 40 fois plus élevé de subir une lésion secondaire du LCA. Comme pour les lésions primaires du LCA, la majorité des déchirures secondaires sont sans contact, ce qui laisse supposer que l'incapacité à restaurer la force musculaire des groupes musculaires clés (c'est-à-dire les quadriceps et les ischio-jambiers) dans le cadre du processus de réhabilitation peut être un facteur contribuant à la lésion secondaire.
Avis du pôle scientifique Médiamphi
Pastille verte
Cette scoping revue (revue exploratoire) est un article à faible risque de biais, tous les critères méthodologiques majeurs sont respectés permettant de limiter et contrôler au mieux les biais dans leur étude.
Étant donné le rôle potentiel de la performance musculaire dans les lésions primaires et secondaires du LCA, il est nécessaire de réaliser une synthèse des connaissances scientifiques actuelles dans ce domaine. L'objectif de cet article était d'identifier les facteurs de risque de lésions du LCA liés à la force et d'examiner de manière critique les méthodes utilisées en procédant à une analyse approfondie de la littérature évaluée par les pairs. 
Plus précisément, nous avons examiné des études prospectives pour répondre à deux questions : 
  • La force musculaire est-elle un facteur prédictif des lésions primaires et secondaires du LCA ? 
  • Si oui, quels sont les groupes musculaires les plus importants ? 
En explorant ces questions, nous espérons fournir des conseils aux cliniciens afin d'affiner la prévention des blessures et les protocoles de rééducation après la reconstruction du LCA (R-LCA).

Méthodes

 Conception de l’étude

La présente revue exploratoire a été menée et rapportée conformément aux directives PRISMA-ScR (Preferred Reporting Items for Systematic reviews and Meta-Analyses extension for Scoping Reviews). Contrairement à une revue systématique qui vise à évaluer de manières critique une question spécifique et à synthétiser les résultats de plusieurs études, une revue exploratoire identifie et cartographie les preuves disponibles.

Les bases de données PubMed et EBSCO host (CINAHL, MEDLINE, SportDiscus) ont fait l’objet d’une recherche électronique depuis le début jusqu’au 7 août 2022.

 Éligibilité à l’étude

Nous nous sommes intéressés seulement aux études évaluées par des pairs (anglais) qui examinaient les facteurs de risque de lésions du LCA liés à la force dans le cadre d’un modèle prospectif. Bien que divers modèles d’études puissent être utilisés pour déduire les prédicteurs de lésions du LCA, les études prospectives offrent des preuves de meilleure qualité. 
Les critères d’inclusion étaient les suivants : 
  • Les variables de force examinées étaient liées à un groupe musculaire spécifique par opposition à la force ou à la puissance du membre inférieur évaluée lors d'un squat, d'une presse à jambes, d'un saut, etc.
  • L'approche statistique produisait un modèle de prédiction pour l'association entre les facteurs de risque liés à la force et les lésions primaires ou secondaires du LCA.

Résultats

 Sélection des études 

Les recherches ont permis d’identifier 293 articles. Après le processus de sélection, 17 études prospectives ont été incluses (huit concernant les lésions primaires du LCA, 9 concernant les lésions secondaires du LCA). 

 Facteurs de risques liés à la force évalués comme prédicteurs de lésions du LCA (primaire ou secondaire)

La plupart des études (10 sur 17) ont montré que la force n’était pas un facteur prédictif de lésion primaire ou secondaire du LCA.

Les facteurs de risque potentiels liés à la force pour les lésions primaires du LCA comprenaient des mesures de la force de la hanche (abducteur ou rotateur externe) et de la force du genou (rapport fléchisseur/extenseur du genou et symétrie de la force de l'extenseur du genou) pour les lésions secondaires du LCA.

Discussion

 Facteurs de risque liés à la force pour les lésions primaires du LCA

Seules les variables relatives à la force de la hanche se sont avérées prédictives d’une lésion primaire du LCA, mais ce résultat n’est pas constant d’une étude à l’autre. Les raisons des preuves contradictoires concernant la force de l’abducteur de la hanche sont difficiles à évaluer étant donné les différences dans la façon dont la force a été mesurée et d’autres divergences méthodologiques. Néanmoins, le fait que trois études sur sept aient identifiée la force de l’abducteur de hanche comme un facteur prédictif souligne l’influence potentielle de ce groupe musculaire sur les lésions du LCA.

Deux études ont mis en évidence qu’une diminution de la force des rotateurs externes de hanche était un facteur de lésion du LCA. Comme ci-dessus, les raisons des preuves contradictoires concernant la force des rotateurs externes de hanche sont difficiles à évaluer en raison des incohérence méthodologiques. Cependant, une différence importante entre ces études est le fait que Vacek et al (2016) n’ont pas normalisé les mesures de force en fonction de la masse corporelle. Cela contraste avec les deux études qui ont trouvé que les forces des rotateurs externes de la hanche étaient un prédicteur de blessure primaire, où les valeurs de force ont été normalisée et rapportées en % du poids du corps ou en N/kg.

Outre les mesures de la force de la hanche, sept études ont examiné les variables de force du genou (fléchisseur, extenseur, ou rapport fléchisseur/extenseurs). Aucune de ces études n’a trouvé que ces variables étaient prédictives d’une lésion du LCA. Les conclusions sont similaires concernant la musculature de la cheville et celle du tronc. Le plus intéressant est que le risque de lésion primaire du LCA n'était pas influencé par une réduction de la force des fléchisseurs du genou (indicative de la performance des muscles ischio-jambiers) ou par le rapport entre la force des fléchisseurs et des extenseurs du genou.

 Facteurs de risque de lésions secondaires du LCA liés à la force

Le fait qu’une plus grande symétrie prédise une lésion secondaire du LCA dans un sous-ensemble d’étude est contraire à ce que l’on pense être à l’origine des asymétries biomécaniques couramment signalées chez les patients ayant subi un R-LCA. Il convient toutefois de noter que l’utilisation de mesures de symétrie a été remise en question en tant que mesure appropriée de la fonction du quadriceps après R-LCA. Par exemple, il est possible que des patients soient faibles bilatéralement mais aient une symétrie normale.

Un facteur important à prendre en compte pour les études portant sur les lésions secondaires du LCA est le moment où les patients reprennent le sport après la rupture du LCA. Les deux études qui ont identifié l'augmentation de la symétrie de la force de l'extenseur du genou comme un prédicteur ont évalué les patients environ six mois après la R-LCA. Les auteurs de chaque étude ont reconnu que les patients ayant obtenu les meilleurs résultats fonctionnels (y compris la symétrie) avaient peut-être repris le sport plus tôt, ce qui pouvait les exposer à un risque plus élevé de blessure. En effet, une analyse plus poussée de Bodkin et al. (2022) a révélé qu'une plus grande symétrie de la force d'extension du genou était un facteur prédictif de lésion secondaire pour ceux qui avaient repris le sport moins de huit mois après la ligamentoplastie. Bien que le rapport de force entre les fléchisseurs et les extenseurs du genou soit couramment utilisé dans le cadre des tests de retour au sport, cette mesure n’a été évaluée comme facteur prédictif que dans une seule étude.

Outre les mesures de la force du genou, seules deux études ont examiné les variables de la force de la hanche en lien avec une lésion secondaire du LCA. Contrairement aux lésions primaires, aucune étude n’a trouvé que les variations de la force de la hanche étaient prédictives d’une blessure secondaire.

Conclusion

Les mesures de la force musculaire semblent être prédictives des lésions primaires (muscles de la hanche) et secondaires (muscles du genou) du LCA dans un sous-ensemble d'études identifiées. L'hétérogénéité des modèles d'étude et le manque de standardisation des tests de force rendent difficile la détermination de l'impact global de la force dans la prédiction des lésions du LCA.

Référence de l'article

Straub RK, Powers CM. Is muscular strength a predictor for primary or secondary ACL injury? A scoping review of prospective studies. Phys Ther Sport. 2023 May;61:91-101. doi: 10.1016/j.ptsp.2023.03.004. Epub 2023 Mar 20. PMID: 36965459.